Les Outre-mers françaises empoisonnées au Chlordécone

Les sociétés civiles de Guadeloupe et de Martinique demandent justice pour des générations entières empoisonnées au Chlordécone.

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En 2006, une procédure pénale est lancée par plusieurs parties civiles pour empoisonnement au Chlordécone en Guadeloupe et en Martinique. Quatorze ans plus tard, la justice française n’a toujours pas tranché et les victimes craignent désormais la prescription des faits qu’elles dénoncent.

Le 21 janvier 2021, au tribunal de grande instance de Paris, se tenaient les premières auditions des partis civils dans le cadre de la plainte contre X pour empoisonnement, mise en danger de la vie d’autrui, et administration de substance nuisible; portée depuis 2006 par une coalition d’associations des Antilles françaises.

A l’origine de la plainte, le désastre écologique et sanitaire causé par l’utilisation de pesticides à base de chlordécone: une molécule organochlorée synthétisée pour la première fois en 1951 par les chimistes de la société américaine Allied Chemical and Dye Corporation.

Dès les années soixante des études sur les animaux révèlent une forte toxicité du chlordécone, puis en 1975, l’affaire Hopewell explose. Une centaine d'employés d’une usine de Virginie en charge de la fabrication de chlordécone se trouvent atteint de graves troubles neurologiques et testiculaires. L’usine est également responsable d’une pollution si importante que la pêche dans la proche James river, dont dépendait largement l’économie de la zone, y fut interdite. La molécule est interdite aux États-Unis un an plus tard et plus de 130 études démontrant la dangerosité du pesticide pour l’homme et l’environnement sont publiées.

En France, après un processus d’homologation pour le moins douteux, au cours duquel la molécule est testée dans les champs camerounais, ivoirien et martiniquais, trois pesticides à base de chlordécone sont autorisés à la vente et l’utilisation. L’un en 1972 et les deux autres en 1981, alors même que la sonnette d’alarme avait déjà été tirée aux États-Unis et que le Centre International de la Recherche sur le Cancer classait déjà la molécule dans les cancérogènes probables pour l’Homme.

En 1990, la France interdit finalement ce composé reconnu comme perturbateur endocrinien neurotoxique, pouvant demeurer jusqu'à 500 ans dans l’environnement.

Il s’avère pourtant qu’il ait été utilisé dans les bananerais antillaises de 1968 à 1993, avec l’appui du ministère de l’agriculture, et par-delà encore, au moins jusqu’en 2002, sans autorisation officielle.

Aujourd’hui, plus de 92% des martiniquais et 95% des Guadeloupéens sont contaminés. Non seulement les salariés de la banane, les plus gravement touchés après des décennies de contact direct avec le pesticide sans équipements adéquats (dont la nécessité avait pourtant été explicité lors de l’homologation). Mais aussi la majorité des autres, ayant bu l’eau et consommant la viande, le poisson ou les légumes de leur pays.

Infertilité, prématurité, troubles du développement cognitifs et moteur du nourrisson, ne sont que quelques-uns des maux engendrés. Le chlordécone est surtout largement reconnu comme responsable du nombre alarmant de cancer de la prostate sur les îles sœurs. N’en déplaise à Monsieur Macron qui, en février 2019, enjoignait d’un ton paternaliste les élus ultramarins à ne « pas dire que c’est cancérigène… parce qu’on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qu’on alimente les peurs”. Selon l’Institut National du Cancer, la Martinique détient le triste record du plus haut taux d’incidence du cancer de la prostate dans le monde. Les architectes de cette catastrophe sont sans doute les grands planteurs de banane béké, descendant d’esclavagistes martiniquais, qui possèdent 60% de la surface bananière des Antilles françaises. Leur lobbyisme de grande ampleur et leur investissement dans la production et l’importation de chlordécone (légale ou pas) sont bien documentés. 

Quand à l'état qui a rendu possible cet abus de son peuple, il met en place en 2008 un premier “Plan chlordécone" visant à limiter l’exposition à la molécule par la délimitation de zones interdites à la pêche ou à l’agriculture, en dehors des fruits, car la molécule y est à peine détectable. C’est tout un mode de vie traditionnel qui est menacé en conséquence. Les légumes locaux inspirent la méfiance, nombre de pêcheurs se voient forcés d’abandonner leur activité. 

Si les plans chlordécone se succèdent, les responsabilités se font attendre. Ces associations sont donc en quête de justice depuis 15 ans, mais en ce même premier jour d’audition, le tribunal leur a annoncé la disparition de preuves au dossier et l’arrivée du délai de prescription pour le crime d’empoisonnement.

Cette affaire n’est qu’un exemple parmi tant et tant d’autres d’exploitation capitaliste (post)colonialiste. Grand nombre de produits du quotidien sont teintés par les pratiques cupides de grandes entreprises occidentales sans regard pour l'humanité ou le monde futur, et l’agriculture est un des principaux moyens par lesquels elles s’enrichissent en empoisonnant les populations démunies des pays en développement avec le soutien des gouvernements assuré par des traités de libre échange fourbes. Alors que la santé des antillais se dégrade, la fortune des familles béké augmente sans cesse; le reportage de canal+ diffusé en 2009, Les Derniers Maîtres de la Martinique, expose leur hégémonie sur les départements français d’outre mer. Tant que les pollueurs ne seront pas systématiquement les payeurs ces négligences poursuivront et le statut particulier des colonies départementalisées ne doit pas empêcher l'établissement de responsabilités et de sanctions.


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Par
Mégane Bartan
le
13
April
2021
Rubrique:
Conversations